Les pratiques managériales évoluent au fil des ans, avec les changements de l’environnement des affaires et, par exemple, les nouvelles possibilités offertes par les technologies de l’information. Pourtant, 40 ans après que la stratégie d’entreprise soit devenue une discipline en soi, le même problème est resté en attente de solution : comment mettre en œuvre une stratégie ?
Dirigeants, chercheurs et consultants, tous ont proposé des solutions qui ont pu se révéler efficaces dans telle ou telle situation spécifique ou avec tel ou tel style de leadership. Pourtant encore aujourd’hui, bien des dirigeants s’interrogent toujours sur les difficultés rencontrées dans l’exécution de leurs plans, pendant que les équipes proches du terrain se sentent souvent mal comprises, dans leurs besoins et leurs priorités, par la direction. Les disparités de points de vue peuvent rester nombreuses, même avec les meilleures intentions de tous les protagonistes.
L’un des outils de stratégie le plus connu et le plus répandu aujourd’hui, reste toujours la matrice de portefeuille, une sorte de diagramme à bulle séparé habituellement en quatre quadrants distincts. Le diagramme est d’autant plus riche en information qu’il comprend trois indicateurs à la fois : Dans l’exemple ci-dessous, le « %Marge » est montré verticalement, sa variation horizontalement, et le « Revenu » est proportionnel à la taille de chaque bulle. Ces dernières représentent les différentes familles de produits d’un distributeur de produits alimentaires des cuisines du monde. Les familles à bulles vertes ont une marge au-dessus de la moyenne et en croissance, les familles à bulles rouges ont une marge en-dessous de la moyenne et en déclin, et celles à bulles jaunes sont aussi en déclin, mais avec des marges en-dessus de la moyenne.

L’un des outils de stratégie le plus connu et le plus répandu aujourd’hui, reste toujours la matrice de portefeuille, une sorte de diagramme à bulle séparé habituellement en quatre quadrants distincts. Le diagramme est d’autant plus riche en information qu’il comprend trois indicateurs à la fois : Dans l’exemple ci-dessous, le « %Marge » est montré verticalement, sa variation horizontalement, et le « Revenu » est proportionnel à la taille de chaque bulle. Ces dernières représentent les différentes familles de produits d’un distributeur de produits alimentaires des cuisines du monde. Les familles à bulles vertes ont une marge au-dessus de la moyenne et en croissance, les familles à bulles rouges ont une marge en-dessous de la moyenne et en déclin, et celles à bulles jaunes sont aussi en déclin, mais avec des marges en-dessus de la moyenne.

Ce type de matrices est bien approprié pour les analyses et les décisions à caractère financier, un peu à la manière dont on gère un portefeuille d’actions ou autres produits financiers. Mais souvent ces matrices sont utilisées aussi pour prendre des décisions ayant un impact opérationnel, comme par exemple « cette famille de produits a connu une croissance de 3 points de marge le semestre dernier, fixons un objectif de 2 points supplémentaires pour le semestre prochain ». Ou encore « cette bulle rouge est en dessous de la moyenne et en fort déclin, peut-être devrions-nous nous en débarrasser complètement ? ». Au niveau stratégique d’une grande société, on parlera également de divisions produits, de business units et de grandes zones géographiques.
De telles décisions clé, quand elles sont prises essentiellement en fonction de données globales, peuvent induire en erreur car souvent celles-ci ne reflètent pas la réalité des données sous-jacentes. D’où des problèmes de fond souvent pernicieux dans la mise en place d’une stratégie. En effet, examinons de plus près notre exemple de la matrice des marges, au niveau des produits pris individuellement. Là s’offre à nous une vision très différente de celle que nous avons pu voir au niveau global des familles de produits.
Tous les produits représentés par des petites bulles vertes, appartiennent à des familles de produits de couleur verte également, situées dans le quadrant en haut à droite de la matrice ; pourtant les petites bulles vertes, elles, sont dispersées dans l’ensemble des quatre quadrants. Ce phénomène de dispersion est vrai également pour les couleurs des autres quadrants, et donc pour toutes les familles de produits globales par rapport à leurs produits individuels. Le problème ici n’est pas de ceux que l’on peut écarter facilement. En effet, nous avons l’habitude de penser que, par exemple, si une entité est en croissance, la plupart de ses composantes doivent être en croissance également. Dans l’étude de cas ci-dessus, une moyenne de 40% de produits individuels n’appartiennent pas au quadrant de leur famille d’origine. Ainsi une famille de produits « verte », peut parfaitement être au-dessus de la moyenne et croître en marge, et pourtant 40% ou plus de ses produits sous-jacents peuvent se comporter différemment, par exemple décliner. Ce constat est aussi vérifié si l’on pondère les produits par leur revenu : environ 40% du revenu produit total provient de quadrants différents de ceux des familles de produits. Voilà une vision très différente de celle de la traditionnelle matrice avec ses bulles agrégées. Comment dans ces conditions les directions d’entreprises peuvent-elles prendre des décisions en connaissance de cause, surtout quand elles manquent de temps pour tenir compte de données détaillées ?


En fait, nos recherches à EFFIS montrent que les disparités entre des matrices au niveau global et ces mêmes matrices au niveau local, sont habituellement comprises entre 30% et 60% voire plus. Afin de prendre pleinement en compte ces résultats troublants, nous avons introduit un nouveau type d’indicateurs qui mesurent les écarts entre vision globale et vision locale. « L’Intra » est la part du local qui se comporte comme le global : ici il s’agit des produits se trouvant dans le même quadrant que leur famille de rattachement. A l’opposé, « l’Extra » est la part du local qui se comporte différemment du global, c'est-à-dire ici ne se trouvant pas dans le même quadrant que celui de la famille de rattachement. Ainsi l’Extra est une mesure des disparités entre vues globales et locales. Dans notre exemple, la proportion moyenne d’Extra est d’environ 40%.
Afin de donner une représentation visuelle de “l’Intra” et de “l’Extra”, nous avons ajouté à chaque bulle d’une matrice, une couronne qui dépeint l’Intra en vert et l’Extra en rouge (voir ci-dessous). Si l’Extra est faible, les données sous-jacentes sont plutôt homogènes et le global est un bon reflet du local ; par contre si l’Extra est élevé, les données sous-jacentes sont hétérogènes, et souvent le global n’est qu’un pâle reflet du local. Il faut alors creuser dans les détails, et aussi comprendre comment l’Extra se répartit entre les différents quadrants. Ainsi une bulle rouge avec beaucoup d’Extra méritera par exemple d’être sauvée, si une part considérable des produits qu’elle est censée représenter appartiennent aux autres quadrants plus valorisés. Alors que la croissance d’une bulle verte peut être compromise si ses constituants sont pour une large part en déclin.


D’après notre expérience, ce type d’exploration guidée est particulièrement utile quand il y a de la complexité dans les modes d’opérations d’une entreprise : plusieurs milliers de produits et/ou de clients, ou encore de nombreux produits en compétition sur de multiples segments de marché, un environnement que l’on trouve dans la grande consommation, mais pas exclusivement. Au niveau groupe, une grande entreprise est toujours aux prises avec de la complexité. Et dans de tels contextes, il est souvent tentant de vouloir la réduire. Une approche est de limiter l’hétérogénéité et donc la part d’Extra, en ayant recours à des segmentations organisationnelles qui malheureusement conduisent souvent à des « silos », au détriment de liens transverses favorisant flexibilité et responsabilisation.
Au niveau d’une direction, ce type de préoccupations est souvent essentiel quand il s’agit de mettre en œuvre une stratégie. Pourtant le processus est difficile à appréhender avec les indicateurs de performance habituels. Si les jugements qualitatifs restent irremplaçables, l’Intra et l’Extra apportent un nouveau type d’indicateurs qui sont les bienvenus dans un monde de la gestion toujours plus analytique, avec des outils de reporting omniprésents. Si mettre en œuvre une stratégie reste un art difficile, la pratique de cette discipline en tant que science pourrait s’avérer de plus en plus pertinente.
